Patrick
Geddes
Patrick
Geddes (1854-1932) est un biologiste, sociologue et urbaniste,
vivement intéressé par les théories de l’éducation et de la
connaissance, les arts et les lettres, l’histoire et bien d’autres
domaines. «Cette variété d’intérêts ne résulte pas d’une quête du
savoir pour le savoir, mais d’une tentative de clarifier et de mettre
en lumière, dans un monde de plus en plus spécialisé, les relations
réciproques entre les diverses branches du savoir au bénéfice de la
vie humaine» (McGrath, 1996).
Patrick Geddes grandit et suit l’école en Écosse, il étudie la biologie à
Londres. Bien qu’il commence sa carrière de biologiste à Londres et en
France, il s’établit à Édimbourg dès la fin des années 1880. Là, son
centre d’intérêt bascule et il s’occupe des travaux de réhabilitation
de la vieille ville, avec en particulier le quartier des Jardins
Ramsay transformé en appartements, en résidences universitaires et en
studios d’artistes, ainsi que l’Outlook Tower, la Tour observatoire,
qu’il reconstruit en lui donnant une forme totalement nouvelle de
musée éducatif, de laboratoire d’étude sociologique et régionale.
À l’instar
de Reclus, Geddes commence à s’intéresser à l’organisation des
sociétés humaines, mais il se concentre surtout sur les relations
spatiales qui se manifestent dans la ville et la campagne. « Dans les
décennies suivantes, Geddes propage sa théorie très personnelle sur la
ville et la société, qui s’inspire de théories régionales en biologie
et en géographie, d’idées philosophiques (en particulier celles de
Platon) et de la pensée politique anarchiste » (McGrath, 1996).
En 1903, Geddes publie le Développement urbain : étude des parcs, des jardins
et des instituts culturels, qui est un rapport pour la fondation
Carnegie de Dunfermline. C’est son premier travail important en
urbanisme, qui contribue à le faire connaître dans le monde des
architectes et des urbanistes.
Après 1900, Geddes travaille à Londres où il est le co-fondateur de la Société de
sociologie et, en 1911, il montre pour la première fois son exposition
intitulée « Villes et urbanisme ». De 1914 à 1924, il vit surtout en
Inde où il participe à un travail d’urbanisme. À la fin de l’année
1910, il est chargé par l’Organisation sioniste de dessiner et de
concevoir les plans de l’université hébraïque de Jérusalem, des
jardins périphériques des villes de Jérusalem et de Haïfa ainsi que
d’un certain nombre de colonies dans différents endroits de Palestine.
En 1924, Geddes s’installe à Montpellier où il crée le Collège des Écossais,
université internationale consacrée à la poursuite de sa philosophie
du renouveau de la vie. En 1925, il retourne en Palestine où il
dessine un plan d’ensemble pour la ville de Tel-Aviv, son œuvre la
plus importante sans doute. En 1932, Geddes reçoit et accepte un titre
de chevalier. Il meurt la même année à Montpellier.
Comme
beaucoup d’autres acteurs du mouvement pour la formation des adultes,
Michael Sadler notamment, Geddes est influencé lors de ses études à
Oxford par les cours et les écrits de John Ruskin. Les doctrines de
celui-ci sur la noblesse du travail manuel et sur l’idéal de
citoyenneté ont en effet entraîné une génération tout entière de
jeunes idéalistes à se lancer dans la réforme sociale par la
formation.
Geddes
devient membre de l’Association britannique pour la promotion de la
science et il assiste aux congrès qui ont lieu dans les années qui
vont de 1880 à 1890 ; c’est là qu’il acquiert la conviction que arts,
lettres et science sont indissociables et ne doivent pas être étudiés
séparément.
On ne dira
jamais assez le rôle primordial que l’Association britannique joue à
cette époque dans la popularisation des nouvelles avancées des
sciences sociales. Par exemple, l’un des groupes qui s’est consacré
aux études de géographie a été le creuset de ce qui est devenu la
«Nouvelle Géographie» Cantor, 1960-61). Halford Mackinder qui, avec
Sadler, devait plus tard jouer un rôle important dans l’Oxford
Delegacy, était membre de ce groupe, et il considérait l’enseignement
de cette matière en dehors de la salle de cours comme le plus
approprié à la «Nouvelle Géographie» et comme le plus agréable
(Brouet, 1975 ; Unstead, 1947)
Geddes fait
partie du groupe qui dans l’Association britannique réunit des
sociologues et des économistes et discute férocement à cette époque
des limites relatives de leurs disciplines respectives. On sait par
exemple que, lors du congrès de 1876, certains savants, au nombre
desquels figure Francis Galton, leur ont reproché leur absence
d’approche vraiment scientifique. Ce qui a ensuite entraîné une
importante reformulation du sujet par le chef du groupe J.-K. Ingram,
de Dublin, un adepte d’Auguste Comte. Il qualifie les sciences
économiques modernes de «stériles et discordantes» et souhaite une
nouvelle sociologie qui se baserait sur une synthèse de toutes les
connaissances et dans laquelle les problèmes spécifiques seraient
considérés comme faisant partie d’un tout plus large (Meller, 1990 :
58).
Au congrès
de 1881, Geddes essaie de mettre en avant l’approche globale
préconisée par Ingram, et il s’oppose alors à Francis Galton,
l’inventeur de l’eugénisme.
Entraînant
ce qui est devenu une rupture emblématique dans l’approche des
sciences sociales, Galton demande ensuite que l’étude de la génétique
soit la base de la compréhension de la société et il crée la Société
d’eugénisme en 1904, cependant que, la même année, Geddes s’oriente
dans une direction toute différente et crée le Mouvement d’éducation
civique (Abrams, 1968 : 177-98).
C’est ainsi que l’opposition entre
nature et culture se manifeste sous une forme institutionnelle et se
concrétise dans des formations sociales opposées. L’ombre du grand
philosophe allemand Friedrich Nietzsche plane sur le débat, car son
Ainsi parlait Zarathoustra vient d’être traduit en anglais, et suscite
la réponse facétieuse : « Ni nature ni culture, mais Nietzsche. »
Le jeune Geddes, avec ses études scientifiques, est séduit par l’approche
globale d’Ingram et il voit par ailleurs dans la formation des adultes
l’environnement le plus propice pour développer son sujet de façon
interdisciplinaire.
À
l’invitation d’Ingram en 1881, il commence son premier enseignement au
University College de Dublin, où se trouve en fait le premier
programme d’extension de l’université, qui avait été lancé par le
cardinal Newman en 1854.
Très vite, Geddes développe ses propres théories biologiques sur les sciences
sociales et la biologie sociale, et il émet l’idée qu’en sciences
économiques le principe «biologique» montre que le principe clé de
l’économie n’est pas «un toit et de quoi se nourrir» mais bien «la
culture et l’éducation». Il est aussi persuadé que les sciences
économiques s’atrophieraient à l’université et devraient atteindre un
objectif éducatif plus large qui impliquerait les deux catégories
sociales les plus exclues de l’université, les femmes et la classe
ouvrière.
Meller
fait la remarque suivante : «Les théories sur l’importance des
sciences économiques en tant que discipline et sur l’éducation des
adultes deviennent étroitement liées. Au cœur du sujet se trouvaient
les universités et les nouveaux centres de formation universitaire qui
se développaient en province.» (Meller, 1990 : 62 ; voir Armytage,
1995)
En Irlande, Geddes est impressionné par la vitalité culturelle du nationalisme
irlandais et la possibilité de construire une identité panceltique
pour tous les peuples subalternes de Grande‑Bretagne en réaction à
l’hégémonie de la culture anglaise. Par la suite, sa tentative de
lancer un mouvement celtique à Édimbourg n’a jamais vraiment réussi.
L’une des raisons en est la prédominance des Saxons des Basses Terres,
dont les relations aux Écossais des Highlands et à la frange celtique
se bornent aux histoires sentimentales et aux motifs décoratifs de
l’artisanat d’art anglais. Pourtant la renaissance culturelle qu’il
enclenche, grâce à des journaux comme son éphémère Evergreen, a
contribué à radicaliser à la fois des artistes et des écrivains
écossais, et l’avant-garde au sud de la frontière.
On retrouve
cette influence dans le principal journal de l’avant-garde, le New Age
d’Alfred Orage (Steele, 1990). Sa conviction de l’interdépendance
entre la science, les arts et les lettres s’est renforcée à cette
époque par la rencontre avec le philosophe français Henri Bergson,
dont les idées sur l’évolution créatrice sont alors popularisées par
T. E. Hulme dans le New Age (Martin, 1967 ; Steele, 1990). Et, comme
Ruskin, il pense que l’esprit nouveau dans l’art provient de
l’émerveillement que la science moderne fait naître chez l’artiste. Il
est particulièrement sensible à l’idée qu’on mesure le degré de
modernité à la capacité de l’artiste à se réjouir des nouvelles
découvertes de la recherche scientifique (Meller, 65).
On peut
donc dire que Geddes fait partie de ce large mouvement de gens qui,
avec Ruskin, publient des journaux d’avant-garde, créent des petits
cercles de province partout dans le pays et s’engagent dans
l’ouverture des universités au grand public par une approche
interdisciplinaire des matières enseignées (Armytage, 1961).
Il appartient donc en général à la
tendance des socialistes éthiques, qui embrassent une vision plus
large du socialisme, tendance qui inclut les socialistes chrétiens,
les végétariens et les spiritualistes théosophiques.
Geddes
est également associé à la Fellowship of the New Life (Fraternité de
la nouvelle vie), créée en 1882 par le philosophe écossais Thomas
Davidson, mais il n’en a jamais été membre.
C’est là
qu’il rencontre Havelock Ellis et Edward Carpenter dont la théorie sur
la sexualité l’intéresse beaucoup, ainsi que J.-A. Thompson avec
lequel il écrit l’évolution sexuelle (1889). Il n’est pas d’accord
avec la société des Fabiens 1 qui se sont séparés de la Fraternité en
1884 avec à leur tête G.-B. Shaw, Hubert Bland, et les Webb, parce
que, pour lui, ils subordonnent les préoccupations morales au
matérialisme mécanique. Il ne souscrit pas non plus à la prédilection
des Fabiens pour un État centralisé et une politique d’assistance,
parce qu’il estime que le concept de «masses» inclus dans cette
conception est incompatible avec sa vision du caractère central de
l’individu et de la volonté créatrice.
Grâce à
l’intérêt qu’il porte aux théories biologiques sur la société et la
sexualité, Geddes a une conception des femmes relativement avancée
pour l’époque.
De façon
générale il adopte la ligne de l’école de sociologie de Le Play sur
l’évolution organique, qui estime que la société évolue depuis les
formes les plus simples vers les plus complexes, et que l’histoire et
la culture jouent des rôles importants dans ce processus.
Pour Geddes,
les femmes ont un rôle primordial dans la transmission des idéaux
culturels, et des traditions dont elles sont en quelque sorte les
gardiennes. Cette conception est radicale en ce sens qu’elle reconnaît
enfin la femme comme l’égale de l’homme, mais conservatrice parce
qu’elle accepte le rôle traditionnel de la femme dans la famille.
De plus, Geddes s’oppose aux suffragettes parce que selon lui l’action de masse
ne doit pas se substituer aux volontés individuelles, et il tient ces
propos curieux : «Ce qui s’est décidé à l’époque des protozoaires de
la préhistoire ne peut être modifié par un décret du parlement» (Meller
: 83). Démonstration éloquente de quelques-unes des limites de
l’approche biologiste des questions politiques, qui témoigne néanmoins
d’un scepticisme salutaire quant à la voie parlementaire vers le
socialisme.
Selon Geddes, l’éducation et la civilisation offrent plus que jamais à la
femme moderne la possibilité de réussir des relations amoureuses
romantiques, base d’un bonheur personnel plein de richesses.